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Fanny Vicens, Interview

Pour son album MURMURES

1- J.D. Fanny Vicens, bonjour et bienvenue sur Clicinfospectacles.fr, tout d’abord pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

F.V. J’ai 39 ans et je suis musicienne, pianiste de formation et accordéoniste. Mon parcours m’a menée du sud de la France, où je suis née à Perpignan, jusqu’en Allemagne, où j’ai passé huit années d’études, avant de m’installer à Paris en 2012. À cette période, après avoir partagé mon activité entre le piano et l’accordéon, j’ai choisi de me consacrer pleinement à ce dernier.

J’ai exercé pendant une quinzaine d’années comme concertiste, avant de rejoindre la Haute École de Musique de Lausanne, où j’enseigne aujourd’hui l’accordéon. En parallèle de ma vie artistique et pédagogique, je suis aussi mère de trois garçons, dont le petit dernier est né la même semaine que la sortie de mon coffret Murmures : un heureux hasard qui fait de cette période un moment particulièrement marquant de ma vie.

2- J.D. Vous venez de sortir chez Paraty «  Murmures » un double CD d’interprétations de Mozart & Haydn en accordéon, ce n’est pas la première fois on pense à Bach, qu’est qui vous intéresse dans la musique classique ?

F.V. Oui, il y a aussi mon enregistrement des Variations Goldberg de Bach, paru chez Paraty en 2022. En réalité, il m’est difficile de parler de la musique classique comme d’un simple « intérêt », tant elle fait partie de moi depuis toujours. J’ai grandi dans une famille de musiciens : nous sommes quatre frères et sœurs, et, étant la deuxième, j’entendais déjà mon grand frère jouer du piano alors que je n’étais encore qu’un bébé.

La musique classique est bien plus qu’une passion : c’est une raison de vivre. Je trouve extraordinaire qu’elle puisse toucher aussi profondément les êtres humains et les réunir. Elle possède quelque chose d’universel : nul besoin d’être initié pour être ému par un chef-d’œuvre. Et en même temps, elle est « élitiste », non pas au sens où elle serait réservée à quelques-uns, mais dans le sens où l’exprime si justement Anne Queffélec : elle s’adresse à ce qu’il y a de meilleur en chacun de nous. Elle nous élève, nous invite à écouter plus profondément, à ressentir davantage et, peut-être, à devenir un peu meilleurs.

3- J.D. Pourquoi cette fois ci Mozart & Haydn ?

F.V. C’est un retour aux sources. Mozart et Haydn ont été mes premiers héros musicaux et ont largement contribué à faire naître en moi la vocation de musicienne. Leur musique a accompagné tout mon parcours, au piano comme à l’accordéon, avant que je ne la mette un peu de côté pendant une dizaine d’années, emportée par d’autres projets et d’autres répertoires.

Puis, à la naissance de mon deuxième fils, elle est revenue dans ma vie avec une force inattendue. Cela s’est imposé à moi comme une évidence, presque comme une urgence. J’ai ressenti le besoin profond de retrouver cette musique qui m’avait construite, de la revisiter avec le regard de la musicienne que je suis devenue et de la partager à travers le regard singulier de l’accordéon.

4- J.D. D’après vous il y a-t-il une certaine cohérence entre les deux dans leur œuvre ? Et les appréhendez-vous de la même manière ?

F.V. J’aime profondément ces deux compositeurs. Leur musique est un véritable art du discours, un théâtre miniature où se succèdent surprises, émotions et changements de perspective. Elle offre à l’interprète une immense liberté, à condition de savoir raconter une histoire.

Ils partagent bien sûr une grande proximité stylistique, mais aussi une relation humaine exceptionnelle, faite d’admiration et de respect mutuels. Malgré des trajectoires très différentes, Haydn fut une véritable figure paternelle pour Mozart – c’est d’ailleurs Mozart qui a popularisé l’expression « Papa Haydn ».

Il existe une réelle cohérence entre leurs œuvres, tout en laissant apparaître des différences sensibles. Haydn, qui a vécu bien plus longtemps, a traversé plusieurs périodes stylistiques, et sa musique reflète cette évolution. Mozart, lui, possède une concentration et une intensité dramatiques très singulières.

J’ai donc choisi de les aborder avec des approches interprétatives légèrement différentes. Chez Haydn, je varie les reprises en y ajoutant des diminutions et des ornements : j’aime parler, à son propos, de « l’émotion de la surprise ». Chez Mozart, au contraire, je conserve le texte inchangé lors des reprises, mais j’en transforme subtilement les couleurs, les timbres, les nuances et la respiration afin de construire un parcours dramatique (en provoquant parfois, peut-être, la surprise de l’émotion !).

5- J.D. Comment avez-vous choisi les différents morceaux ? Les connaissiez-vous tous ou en avez-vous découvert ?

F.V. Y a-t-il eu certains de ces morceaux qui m’accompagnent depuis plus de vingt ans, tandis que j’en ai découvert et appris d’autres spécialement pour ce projet. Le choix du programme s’est construit progressivement, avec l’envie de proposer un véritable parcours plutôt qu’une simple succession de sonates.

Pour Mozart, je tenais à montrer différentes facettes de son écriture pour clavier : une sonate, les trois rondos, le bouleversant Adagio en si mineur, mais aussi une œuvre plus rare, l’Andante pour horloge mécanique, composée à la toute fin de sa vie, à une époque où ces instruments étaient très en vogue à Vienne.

Pour Haydn, j’ai retenu quatre sonates, un bref Adagio, qui offre une respiration au cœur du disque, puis, en guise d’aboutissement, les sublimes Variations en fa mineur, sa dernière grande œuvre pour clavier, composée en 1793.

J’aime l’idée que chacun des deux disques dessine ainsi un véritable parcours, traversant les différents âges de la vie : la jeunesse, la maturité, les dernières années. Chaque œuvre éclaire les autres et participe à raconter une histoire, les deux compositeurs se répondent comme dans une relation épistolaire musicale imaginaire.

6- J.D. soin d’un travail d’adaptation ?

F.V. Oui… et non. Au niveau du texte musical, je n’ai pas changé une seule note des partitions originales pour clavier, à l’exception des diminutions et des improvisations que j’ai ajoutées dans certaines reprises. En revanche, l’accordéon n’est pas seulement un instrument à clavier : c’est aussi un instrument à vent, et cela change profondément la manière d’aborder cette musique.

Il faut repenser la conduite de la ligne, qui devient plus souple et plus plastique grâce au souffle, mais aussi les plans sonores, l’articulation, les couleurs de registration ou encore la respiration des phrases. Il ne s’agit pas de « transcrire » Mozart ou Haydn pour l’accordéon, mais de révéler ce que cet instrument peut apporter à leur musique tout en restant fidèle à leur écriture. C’est moins un travail d’adaptation qu’un travail d’interprétation.

7- J.D. Quels seraient les points communs entre le classique et l’accordéon ? Et y en a-t-il ?

F.V. Oui, et même plus qu’on ne l’imagine. Il existe d’abord un lien historique assez amusant : la quasi-totalité des œuvres de ce coffret ont été composées à Vienne, et c’est également dans cette ville qu’a été inventé, en 1829, l’« accordion », ancêtre de l’accordéon moderne.
Par ailleurs, à ses débuts, l’accordéon faisait entendre des transcriptions d’airs d’opéra dans les salons européens. Il entretient donc, depuis son origine, un lien avec le répertoire classique.

Dans la musique de Mozart et de Haydn, l’accordéon apporte à la fois les qualités d’un instrument à clavier – la précision, l’agilité, la clarté du discours – et celles d’un instrument à vent. Grâce au soufflet, il est possible de modeler la phrase, de lui donner une respiration très naturelle et de souligner la vocalité qui est déjà au cœur de cette musique. Chez Mozart, l’opéra n’est jamais très loin !

Enfin, sa richesse de timbres permet d’évoquer tour à tour différents pupitres de l’orchestre et de donner davantage de relief aux contrastes de caractère qui font tout le charme de ce répertoire.

8- J.D. Et peut-il tout jouer ?

F.V. Je ne sais pas, une vie ne suffira pas pour tout essayer ! 

9- J.D. Qu’entendez-vous avec « Murmures » votre titre?

F.V. Oui, tout à fait. Le titre renvoie d’abord à un texte de Christian Bobin, dans son dernier roman, où il explique que le murmure, ce sont ces vols d’étourneaux qui se séparent lorsqu’ils rencontrent un obstacle, puis se reforment une fois celui-ci passé. Il associe aussi la mort à cet obstacle, après lequel deux personnes qui s’aiment se retrouvent. J’ai trouvé ce passage magnifique, et il faisait écho à une situation personnelle que j’ai traversée l’année où j’ai réalisé le coffret.

J’aime aussi le sens premier du mot « murmures ». Ce coffret m’a été inspiré par mes maternités récentes, et ces musiques partent de l’enfance. Elles ne sont pas tonitruantes, mais gagnent plutôt à être murmurées, avec tendresse.

10- J.D. A travers ses deux génies que son Mozart et Haydn avez-vous redécouvert votre instrument ?

F.V. Étant donné que j’ai découvert l’accordéon à travers le répertoire classique, je dirais plutôt que j’ai découvert mon instrument – et, d’une certaine manière, la musique elle-même – grâce à ces compositeurs. Mozart et Haydn, mais aussi Couperin, Rameau, Bach, Scarlatti ou encore Schumann, ont façonné mon oreille, mon goût et ma manière d’aborder la musique.

11- J.D. En vous remerciant, qu’est qui vous apporte et seriez-vous la même sans ?

F.V. L’accordéon m’a ouvert des horizons que je n’aurais jamais imaginés. Grâce à lui, j’ai rencontré des personnes extraordinaires et voyagé dans des pays où je ne serais probablement jamais allée autrement. Il m’a aussi permis de participer à des projets musicaux parmi les plus audacieux et les plus singuliers, qui ont nourri mon parcours artistique. 

Sans l’accordéon, j’aurais été seulement pianiste, puisque le piano a toujours été la. Ma carrière aurait probablement été plus classique, peut-être plus prévisible. L’accordéon m’a offert une liberté, une curiosité et une diversité d’expériences qui ont profondément façonné la musicienne que je suis devenue.

Propos rapporté par Jean Davy, le 04 juillet 2026, pour clicinfospectacles.fr
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