RUNE RYBERG pour son livre UNE DERNIERE PARTIE DE FLIPPER
1-J.D. Rune Ryberg, bonjour et bienvenue sur Clicinfospectacles.fr, tout d’abord qui êtes vous ?
R.R. a. Merci. Je suis un animateur et dessinateur de bandes dessinées danois. Formé à l’animation de personnages depuis 2008, j’ai principalement travaillé sur des courts métrages et des séries télévisées, et je travaille actuellement sur un jeu vidéo.2-
2- J.D. Vous venez de sortir dans la collection Aventuriers d’Ailleurs «La dernière partie de flipper », que représente pour vous le flipper ?
R.R. a. Le flipper est à la fois un lieu de joie et de nostalgie, mais aussi un formidable terrain de jeu pour des jeux inventifs et novateurs. Je me souviens d’avoir été fasciné par les flippers dans les années 90, là où j’ai grandi. Malheureusement, je n’avais pas accès à une salle d’arcade tous les jours, mais pendant les vacances en famille et lors de quelques virées gourmandes dans un fast-food chinois, je découvrais ces jeux envoûtants, avec leurs graphismes, leurs sons, leurs mécanismes et leurs thèmes parfois étranges, destinés à un public adulte, qui attisaient ma curiosité. Un peu comme lorsque les adultes parlent librement et sans filtre : l’enfant ne comprend pas toutes les références, mais cela ne fait qu’attiser sa curiosité.
3.J.D. Pourquoi ce titre ?
R.R. a. Le titre original était « Death Save », une manœuvre très difficile que le joueur peut réaliser lorsque la bille est sur le point de tomber dans la fosse et de s’écraser. Le joueur lève un flipper et déplace toute la machine pour faire rebondir la bille et la faire remonter sur les flippers depuis le fond de la fosse. D’où le nom « Death Save ». C’est une métaphore puissante du dilemme existentiel du personnage principal. Ce titre s’est mal traduit en français, nous avons donc opté pour un titre plus approprié, qui, je pense, évoque le thème avec plus de poésie et de sérénité. « La dernière partie de flipper » a plusieurs significations. Il peut s’agir de la dernière partie de binball de la journée, ou de votre vie, ou encore de cette ultime partie décisive qui déterminera votre survie. Cela évoque la nostalgie, la joie, mais aussi une certaine mélancolie. J’aime bien.
4.J.D. Pouvez-vous nous présenter de vos deux héros « Rick » et « Bass » ?
R.R. a. Oui. Rick et Bass sont deux adolescents malchanceux, des losers sans avenir. Ils le savent au fond d’eux-mêmes, mais ils l’abordent de manière très différente. Rick est extraverti et bruyant. Il saisit la moindre opportunité et l’exploite à fond, jusqu’à l’épuisement. Il ne sait pas s’arrêter. Il pousse chaque situation à l’extrême, jusqu’à la limite. Il vit dangereusement, mais il a besoin de Bass pour garder les pieds sur terre. Bass est le calme au milieu de la tempête. Introverti, il doute constamment de lui-même et remet en question tout ce qu’il ressent. Il trouve confiance en lui dans les jeux de flipper. Il joue bien et comprend intuitivement le fonctionnement des machines. Il a du talent, mais il n’en est pas vraiment conscient. Lui aussi a besoin de Rick pour le soutenir et développer son courage.
5- J.D. Est-ce autobiographique ?
R.R. a. D’une certaine manière, oui, mais pas vraiment. Il est inspiré de mon enfance dans les années 90 et d’un ami que j’avais à l’époque qui était sauvage et amusant avec qui sortir, mais nous avions toujours des ennuis. Nous étions des adolescents avec beaucoup de frustration et peu d’opportunités d’exutoire. C’était parfois fou.
6- J.D. Grandir et devenir adulte, est il devenu moins difficile ou plus difficile qu’avant ?
R.R. a. Je pense que c’est à la fois plus et moins difficile. Quand j’étais jeune, c’était beaucoup moins encadré. Les opportunités étaient plus rares et les adultes nous encourageaient beaucoup moins. On devait se débrouiller seuls. Quand on rencontrait un adulte bienveillant qui essayait de nous aider et de nous orienter vers une voie qui nous correspondait mieux, on était très surpris et on avait envie de rester près de cette personne. Les difficultés des adolescents d’aujourd’hui sont différentes. Ils sont trop aidés, et cela peut être un fléau. Si les adultes les prennent par la main pour chaque décision, ils deviendront incapables de décider par eux-mêmes. Mais je pense que le stress et la pression sur les jeunes d’aujourd’hui sont excessifs. Je ne voudrais pas être à leur place. Beaucoup de choses étaient pénibles quand j’étais jeune, mais la liberté dont nous avions et la créativité que j’ai été amené à développer constituent des bases solides dont je ne pourrais me passer.
7.J.D. Graphiquement « La dernière partie de flipper » est très adulte, quelles sont vous influences graphique ?
R.R. a. C’est un mélange hétéroclite de plein de choses. En gros, tout ce avec quoi j’ai grandi fusionne avec les influences de ceux qui m’inspirent aujourd’hui. Je n’ai jamais accroché aux comics américains grand public. J’ai grandi avec les comics européens et, dans les années 90, je me suis plongé dans les mangas et les animés. J’adorais Spirou, surtout Tome et Janry. J’adorais Möbius. Parmi mes influences, on compte Katsuhiro Otomo, Blutch, Blain, Trondheim, Morris, Alex Toth, Mike Mignola et bien d’autres. Il faut que ce soit visuellement captivant, sinon ça ne m’intéresse pas. Je parle un langage visuel et, pour moi, le dessinateur prime sur le scénariste.
8- J.D. Dans l’ouvrage la couleur occupe une très grande place, quelle est votre rapport avec ?
R.R. a. La couleur est primordiale. C’est la première chose qui nous marque. Elle nous frappe d’emblée et influence notre humeur. La transition d’une couleur à l’autre, le contraste, ou son absence, sont essentiels. Je l’utilise comme je compose de la musique. C’est un outil extrêmement puissant pour raconter une histoire et créer l’ambiance souhaitée.
9- J.D. D’après vous que raconte le flipper de son époque ?
R.R. a. C’est à bien des égards une capsule temporelle. Cela nous renseigne sur une époque précise, sur la culture de l’époque de la sortie du jeu. À partir du milieu des années 90, de plus en plus de jeux ont commencé à s’inspirer de franchises cinématographiques. Créer un jeu basé sur le thème d’un film populaire s’est avéré très efficace, comme le Dracula de Bram Stoker (1993) de Williams/Bally. Il est donc facile de dater la sortie de ces jeux. De nombreux excellents jeux ont été créés à partir de franchises populaires, et cette approche est devenue si courante que les jeux avec un thème et un style originaux se sont faits rares. Personnellement, j’aime les jeux des années 90 qui ont leur propre thème, leur propre histoire et leur propre style visuel. Ils sont si originaux et inventifs ! C’est amusant d’essayer de deviner l’âge d’un jeu. De nombreux jeux des années 80 ont des thèmes fantastiques marqués, et dans les années 90, le style graphique est devenu plus cartoon et les jeux proposaient davantage de figurines en plastique, des « jouets » en accord avec le thème. Beaucoup de ces aspects sont directement liés aux possibilités techniques de l’époque. De nombreux jeux des années 80 sont graphiquement magnifiques car ils étaient produits par sérigraphie. Aujourd’hui, les graphismes sont imprimés, ce qui est évidemment beaucoup plus économique.
10.J.D. Cette dernière partie de flipper n’est elle pas pour vous en fin de compte un hommage ?
R.R. a. C’est un véritable hommage aux flippers, aux salles d’arcade illuminées, bruyantes et aux odeurs si particulières. Un voyage nostalgique dans le passé, un retour sur les bons et les mauvais moments. Surtout, c’est un hommage universel à l’adolescence, une période à laquelle chacun peut s’identifier, quelle que soit sa génération. Je suis certain que les adolescents d’aujourd’hui ressentiront la nostalgie que suscite une telle histoire et constateront que leurs difficultés et leurs tourments intérieurs sont fondamentalement les mêmes.
11.J.D. En vous remerciant, qu’est qui vous manque le plus de cette période ?
R.R. a. De rien. Je ne veux pas m’accrocher à des temps révolus. On peut tirer des leçons du passé pour faire de meilleurs choix à l’avenir. Parfois, je repense aux années 90 et je souris en repensant à toutes les bêtises que j’ai faites. Mais il y a aussi beaucoup de choses qui me font grincer des dents. Heureusement, je suis bien plus en paix avec moi-même aujourd’hui. Cela dit, certaines choses me manquent parfois. Le temps s’écoulait différemment à l’époque. On s’ennuyait et il fallait être créatif pour se divertir. On s’investissait bien plus dans une œuvre culturelle comme un film, un jeu vidéo ou une BD. On se perdait dans ce petit bijou de divertissement pendant bien plus longtemps qu’aujourd’hui. Je déteste la façon dont les gens consomment les médias aujourd’hui. Ils regardent plusieurs flux en même temps, tout en utilisant TikTok, en envoyant des SMS et en consommant des flux d’actualités incessants. Je regrette l’époque où l’on pouvait se consacrer à une seule œuvre à la fois. Respecter l’art et prendre le temps de l’apprécier. En plus, je déteste le contenu algorithmique qu’on nous impose. Ça nous abrutit à chaque seconde. Avant que les réseaux sociaux ne deviennent incontrôlables, l’art et les médias étaient sélectionnés avec plus de goût par des magazines et des rédacteurs professionnels qui prenaient leur travail au sérieux. Voilà, c’était un petit coup de gueule pour finir 🙂
Propos rapporté par Jean Davy, le 07 juillet 2026, pour clicinfospectacles.fr
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