1 J.D. Pablo Cirés, bonjour et bienvenue sur Clicinfospectacles.fr, tout d’abord pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
P.C. Je suis Pablo Cirès, réalisateur du long-métrage documentaire Arcobaleno.
2 J.D. Dans l’ « Arcobaleno » sorti le 12 aout vous vous installé dans le dancing tenu par votre famille, qu’est qui vous a intéressé ?
P.C. J’ai grandi en voyant ma famille mener une forme de double vie. La semaine, je les voyais pris dans un quotidien assez ordinaire, parfois compliqué financièrement. Et le samedi, tout changeait : mes oncles montaient sur scène avec leur orchestre, ma grand-mère était derrière le bar, ils devenaient des stars le temps d’une soirée. Pour moi c’était d’autant plus exceptionnel que je n’ai pas grandi en Italie, et donc je ne vivais pas ces soirées comme une routine.
Au fil des années, le dancing a commencé à battre de l’aile, les difficultés économiques se sont accumulées, mes oncles ont commencé à fatiguer. Lorsque je les questionnais sur leur plus beau souvenir ou sur leur sentiment si le dancing venait à fermer un jour, ils semblaient ne plus rien éprouver. Pourtant, je voyais bien qu’ils étaient incapables de vraiment s’en détacher. C’est ce paradoxe qui m’a poussé à sortir ma caméra et filmer, pour comprendre le lien complexe qu’ils entretenaient avec ce dancing.
3 J.D. Pourquoi avoir choisi le documentaire et pas la fiction ?
C’est une question que je ne me suis jamais posé. Faire de la fiction, inventer des histoires ne m’a jamais intéressé. J’aime la liberté du tournage documentaire, l’imprévu, le rapport que l’on construit avec la personne que l’on filme, et tant d’autres choses.
4 J.D. En Italie, les dancings comment sont-ils perçus ? Et quelle place ont-ils dans la société ?
P.C. Dans la région où j’ai tourné, au sud de Rome, les dancings ont connu un grand essor à partir des années 1970, avec un véritable âge d’or dans les années 1990. C’étaient des lieux de sociabilité très importants, où l’on se retrouvait, où l’on dansait, où plusieurs générations et classes sociales pouvaient se côtoyer. On pouvait croiser aussi bien le paysan que le médecin du village.
Puis cette culture s’est progressivement éteinte à partir des années 2000. La crise économique a fait beaucoup de mal, les dancings ont fermé petit à petit. Il y a aussi eu un changement générationnel, une partie du public historique a disparu et les jeunes se sont tournés vers d’autres formes de loisirs.
Aujourd’hui il ne reste plus que quelques dancings ouverts dans la région. La moyenne d’âge est assez élevée, aucun dancing n’est financièrement viable. Mais ils occupent une place toujours importante pour les personnes âgées du coin, c’est les seuls lieux de sociabilité qui leur restent.
5 J.D. Que veux dire « Arcobaleno » ? Et quelle est son histoire ?
P.C. Mon grand-père Novelio, que je n’ai pas connu, était facteur et accordéoniste. Le week-end il partait jouer un peu partout dans la région et il emmenait avec lui ses enfants, mes oncles et ma mère. Après sa mort, au milieu des années 1980, ma mère décide de tenter sa chance en France et mes deux oncles décident de perpétuer cette histoire musicale Respectivement carrossier et géomètre durant la semaine, ils décident de monter leur orchestre et construire leur propre dancing, à quelques pas de la maison familiale, qu’ils nommeront Arcobaleno. En français ça signifie “Arc-en-ciel”, et plus personne ne se souvient vraiment pourquoi ils l’ont appelé de la sorte. Je crois qu’ils cherchaient un mot qui claque, élégant, et ils sont tombés sur ce mot.
6 J.D. N’a-t-il pas été trop difficile de filmer sa famille ? Et a-t-elle compris votre démarche ?
P.C. Depuis l’adolescence j’avais pour habitude de les photographier et de les filmer, alors quand je suis arrivé avec une caméra, un micro et un pied, ils n’étaient pas particulièrement étonnés. Comme un peu tous les films de famille, ma position était assez difficile à tenir, et c’est cette tension qui est souvent passionnante et compliquée à gérer aussi. J’étais certes le réalisateur du film mais avant tout le petit-fils ou le neveu, et donc au début mes tentatives de mise en scène devenaient immédiatement un jeu ou un motif de plaisanterie. Je pense qu’ils ne comprenaient pas pourquoi je m’intéressais autant à eux ni à ce dancing qui tombait en ruines et qui, à leurs yeux, ne présentait aucun intérêt. D’ailleurs moi non plus, pendant les premiers mois de tournage, je ne savais pas trop où j’allais, ce que je cherchais, quelles étaient mes intentions. Et puis le tournage a duré cinq ans, la caméra a fini par faire partie de leur quotidien et j’ai compris petit à petit ce que je venais chercher chez eux.
7 J.D. L’intimisme sur lequel repose « Arcobaleno » n’a-t-il pas été le révélateur de désirs, espérances ou du moins de tensions ?
P.C. Mes proches pouvaient dire qu’ils étaient fatigués, que le dancing ne rapportait plus assez d’argent ou qu’il était peut-être temps d’arrêter. Mais derrière ces discours, je voyais leur incapacité à réellement abandonner le lieu. Il y avait probablement plusieurs choses mêlées : le plaisir d’être sur scène, la fidélité à une histoire familiale, l’habitude, et et probablement la peur du vide. Durant le tournage j’ai réalisé qu’ils avaient beau être des membres de ma famille, ils restaient très pudiques et c’était très compliqué de les faire parler de leurs envies, de leurs souvenirs, de leurs sentiments. Et à partir de là, j’ai effectué un travail de recherche de signes, de gestes, de mots qui disaient leur attachement à ce lieu, qu’on a affiné au montage. Puis l’arrivée d’Elisa a changé beaucoup de choses. Elle appartient à la nouvelle génération, elle veut transformer ce lieu pour pleins de raisons, et lorsqu’elle propose un projet possiblement viable, son père et son oncle, qui se disaient épuisés, se retrouvent au pied du mur, ce qui a rendu leurs contradictions beaucoup plus visibles.
8 J.D. Quel est votre rapport au temps et comment l’avez-vous géré ? Le temps de l’action et le temps des gens est il le même ?
P.C. J’ai mis presque 6 ans pour faire Arcobaleno et le film a pris de nombreuses directions et formes, notamment quand le réel bougeait ou quand j’écrivais. Après si je parle du tournage, filmer pendant cette longue période m’a permis de comprendre que je n’avais pas besoin de provoquer constamment des événements. Mes proches avaient un quotidien très répétitif. Ils restaient dans les mêmes espaces, accomplissaient les mêmes gestes, attendaient le samedi, ouvraient le dancing, et ainsi de suite. Il y avait quelque chose de très immobile dans leur vie. Le plan fixe s’est donc imposé assez naturellement. Il permettait de laisser le temps s’installer dans l’image. Comme je connaissais déjà les lieux, j’ai aussi appris progressivement à anticiper les situations, à attendre une lumière, une phrase.
9 J.D. La musique comme les chansons ou la danse occupe une place très importante, comment les avez-vous appréhendées ?
P.C. Lorsque j’ai commencé à tourner, c’était durant la pandémie et le dancing était fermé. On y entreposait des objets, la nature commençait à reprendre ses droits, et j’avais presque l’impression que le lieu n’avait jamais existé. Comme ma famille parlait très peu de ce qu’il représentait pour elle, je me suis mis à chercher des traces de cet attachement. Et j’ai réalisé que la musique était partout : ma grand-mère regardait des chanteurs à la télévision, Erminio jouait du piano, Maurizio écoutait la radio dans son garage. Même lorsque le dancing était silencieux, la musique continuait donc d’habiter leur quotidien. Avec Léa Chatauret et Arno Ledoux, nous avons essayé de faire en sorte qu’elle puisse exprimer ce que les personnages ne formulaient pas forcément. Elle permet de rendre sensible leur rapport au dancing, mais aussi de relier les différents espaces du film, la maison, le garage, le dancing.
Et puis la musique apporte parfois un contrepoint assez drôle à leur amertume. Ils peuvent expliquer pendant dix minutes qu’ils en ont assez du dancing, et derrière, on entend une musique qui semble leur rappeler qu’ils ont quand même passé cinquante ans à faire danser les gens. Il y a quelque chose d’un peu contradictoire là-dedans, mais c’est justement ce qui m’intéressait.
10 J.D. Avec le recul que disent-elles du lieu ? N’ont-elles pas participé à son « âme » ?
P.C. Il était important pour moi, dans le film, de faire entendre le liscio dans le dancing, ce genre populaire qu’est qui est assez méconnu, et parfois déconsidéré, alors qu’il porte toute une histoire sociale et culturelle. En lui accordant cette place, c’était une manière pour moi de lui redonner ses lettres de noblesse. Mais aussi de montrer à quel point cette musique désuète, pour ne pas dire ringarde, touche le cœur des danseuses et danseurs, qu’elle occupe une place essentielle dans leur vie.
11 J.D. Et maintenant qu’est devenu l’« Arcobaleno » ?
P.C. Quelques semaines après avoir montré le film à ma famille en janvier 2026, le dancing a fermé temporairement, pour des soucis de normes incendies, et il n’a pas rouvert depuis.
12 J.D. En vous remerciant, cette 2eme réalisation n’est-elle pas un vibrant hommage d’un petit-fils à sa grand-mère ?
Ma grand-mère avait du mal à se déplacer et elle ne descendait que le samedi soir pour les soirées, sinon le reste du temps elle restait seule et s’ennuyait beaucoup. Habitant au premier étage, elle souffrait de ne plus pouvoir descendre, et je pense qu’elle souffrait aussi de ne plus avoir trop son mot à dire sur le fonctionnement du dancing. Elle était devenue cette personne âgée que les petits enfants ne montent plus trop saluer. Pourtant je savais que c’était une personne terriblement drôle et sensible. Donc oui, on peut appeler ça un hommage, il y a de ça, mais on pourrait aussi dire ça de mes oncles, dans ma volonté de garder une trace de ce qu’ils ont été avant que tout disparaisse, garder une trace de leur travail, de la passion qui a été la leur, de l’abnégation dont ils ont dû faire preuve.
Propos rapporté par Jean Davy le 17 août 2026, pour clicinfospectacles.fr