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Interview de Vap

1- J.D. Vap, bonjour et bienvenue sur Clicinfospectacles.fr. Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Vap. Bonjour ! Que dire pour me présenter : j’ai une formation universitaire en histoire sociale et un master pro en coopération internationale qui m’a amenée à faire un stage au Chili sur la pêche artisanale. J’ai bifurqué après ce stage, ne me voyant pas m’insérer dans le secteur de la coopération. J’ai pris mes crayons et ma boîte d’aquarelles et je suis repartie quelque temps au Chili, en Argentine et en Uruguay, avant de revenir en France et de m’installer avec ma famille franco-chilienne, d’abord dans les Cévennes, puis à Sète.

2- J.D. Vous venez de sortir avec Attac, aux Éditions de l’Atelier, « Le Partage des Richesses » dont vous êtes l’illustratrice. Pouvez-vous nous rappeler qui est Attac ?
Vap. Attac est une organisation créée en 1998 pour taxer les transactions financières et désarmer les marchés. Elle a très vite élargi ses objectifs en embrassant la cause altermondialiste, jusqu’à jouer un rôle prépondérant dans la construction des premiers forums sociaux mondiaux à Porto Alegre. Elle est d’ailleurs présente dans plus de 40 pays. C’est aussi un formidable mouvement d’éducation populaire qui rassemble plus de 150 comités en France, lesquels sont aussi des comités d’action avec pour point d’orgue le fait de proposer des alternatives au néolibéralisme en créant des liens aussi bien avec les grands mouvements sociaux internationaux qu’avec les luttes locales. Attac, c’est autant une plateforme de réflexion et de débat d’idées, ouverte au plus grand nombre, qu’une organisation résolument portée vers l’action et la désobéissance civile.

3- J.D. Qu’est-ce qui vous a intéressée dans ce sujet du « Partage des Richesses » ?
Vap. S’intéresser au partage des richesses, c’est une manière de questionner les inégalités, le pouvoir et la démocratie. On voit bien avec les États-Unis comment une oligarchie d’ultra-riches peut démonter la démocratie en un temps record. Une société en commun, une société désirable pour le plus grand nombre, c’est forcément une société du partage et de la justice sociale. Au contraire, l’accaparement des richesses est à l’origine de toute une série de crimes et de spoliations des peuples. À l’heure actuelle, le partage des richesses est une question de survie collective quand on sait que 10 % des plus riches de la planète émettent 50 % des émissions de CO2. Mais il faut renégocier collectivement ce qui a de la valeur. Ce que doit être la richesse pour une société. Qu’est-ce qui est utile ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? Il faut reprendre collectivement en main les moyens de production pour décider ce que l’on produit et comment on le produit. Le partage des richesses, c’est plus qu’un slogan : une société qui réduit ses inégalités lutte contre le fascisme et pour une planète habitable.

4- J.D. Est-ce la suite de vos deux précédents livres « L’évasion fiscale, toute une histoire » et « Finance insoutenable » (Éditions de l’Atelier) ? Tout n’est-il pas lié ?
Vap. C’est clair que je tourne autour du pot : comprendre les rouages du capitalisme financier pour pouvoir mieux les dénoncer, et avec l’espoir, finalement, d’en sortir. On est à un moment charnière. Le système capitaliste, dans les années 80, laissait une grande majorité de l’humanité de côté, mais on avait encore l’espoir de pouvoir vivre sur une planète habitable, riche en ressources et sans limites, même si c’était un village Potemkine. À l’heure actuelle, notre plus grand espoir, c’est de pouvoir en sortir. Trouver une tangente qui ne laisse pas la grande majorité de l’humanité de côté et qui nous permette de survivre collectivement au changement climatique, à la perte de biodiversité et au fascisme.

5- J.D. En sous-titre, il y a écrit « Toute une histoire ». Sait-on dater comment tout a commencé ? Et qu’est-ce que vous entendez par « richesses » ?
Vap. Je ne sais pas comment faisaient les femmes et les hommes des cavernes pour se partager ce qu’ils ramenaient de la chasse, mais pour une définition plus moderne du partage des richesses – ou plutôt de leur accaparement –, on remonte dans ce livre à la colonisation, afin de montrer l’origine des grandes fortunes et de l’accaparement des richesses par quelques-uns. Quant à la définition de la richesse, c’est une chose ardue… Dans ce livre, on s’est circonscrits à la richesse économique pour pouvoir faire une histoire des inégalités. Mais dans une société du Buen Vivir, comme on l’appelle de nos vœux, la richesse est tout autre chose : c’est certainement l’autonomie à laquelle peut aspirer chaque personne pour vivre sans subir le chantage des structures économiques.

6- J.D. Ce problème de manque de partage est-il commun à tous les pays ? Et comment l’expliquez-vous ?
Vap. Je pense que la réponse est évidente et même encore plus prégnante au niveau mondial. Le début du capitalisme est un ensemble de spoliations et de crimes qui ont été perpétrés par les plus riches Européens en Europe, mais aussi et surtout sur les autres continents. Et ça continue. Il y a bien un G7 qui impose sa doctrine au monde entier, même si le quorum de pays est un peu plus grand. Et puis, ayant vécu en Amérique du Sud et surtout au Chili, qui a été le laboratoire des Chicago Boys et d’un libéralisme débridé permis par la dictature de Pinochet, je suis bien placée pour savoir que la France n’est pas le pays le plus inégalitaire. Certains moments de notre histoire ont permis de poser les bases d’une redistribution de la richesse alors même que le pays ne se portait pourtant pas très bien économiquement, comme au sortir de la seconde guerre mondiale, avec les propositions du CNR et le programme des jours heureux.  Hélas, ces bases s’effondrent avec les gouvernements successifs et la financiarisation du monde ; il n’y a qu’à voir le mouvement lycéen de cette rentrée qui lutte contre les pénuries dans le service public.

7- J.D. Et joue-t-il un rôle déterminant dans le type de sociétés ?
Vap. Je crois que j’ai en partie déjà répondu à cette question. La montée des inégalités ne va jamais avec un regain de démocratie. Ce ne sont plus les élus du peuple qui dictent les lois, mais ceux qui possèdent l’argent. On le voit avec les empires médiatiques. Les ultra-riches abîment la démocratie.

8- J.D.    Justement, l’impôt n’essaie-t-il pas de limiter ces excès ? Avec le temps, n’est-il pas devenu son garde-fou ?
Vap. Ça dépend de quel garde-fou vous parlez. Les crédits d’impôt aux grandes entreprises, les niches fiscales, la suppression de l’ISF, l’impunité de la délinquance des plus riches qui ont tout le pouvoir économique pour faire de l’évasion fiscale… ça ne peut pas être un garde-fou. Après, l’impôt sur le revenu pourrait être un superbe instrument de redistribution de la richesse et l’a été à certains moments de l’Histoire, et pas que dans l’Hexagone. Il n’y a qu’à voir le New Deal de Roosevelt pour pallier la crise de 1929. Attac a d’ailleurs beaucoup de propositions sur ce sujet.

9- J.D. Peut-on encore lutter contre ? Et d’après vous, comment ?
Vap. Oui, on peut lutter contre, c’est même, comme je l’ai dit auparavant, une question de survie collective. Après, comment, c’est une autre histoire. Mais il y a de l’espoir ! Il y a bien des ultra-riches qui luttent contre eux-mêmes. Plus sérieusement, il faut d’abord arrêter de penser que ce système est inébranlable et que l’économie est une science dure. C’est une science molle ! La destruction créatrice, l’efficience des marchés, la théorie du ruissellement : ce sont de mauvaises poésies. Il faut lutter sur le plan des idées mais aussi sur le terrain : expérimenter de manière concrète des instruments de redistribution de la richesse, de mise en commun des ressources. Il ne faut pas attendre un homme providentiel (pour le coup ça serait mieux qu’une femme en 2027) ni de victoires des urnes pour le faire. Il faut mutualiser ces expériences et obtenir un peu plus d’autonomie face à ce système inique. Les caisses de cotisations, comme la sécurité sociale de l’alimentation, sont un bon exemple de ce que l’on peut faire. En gros : changer la vie, ici et maintenant pour pouvoir ensuite infléchir les politiques publiques et activer des mécanismes au niveau national, européen, planétaire…

10- J.D. Pour raconter son histoire, vous avez inventé un petit personnage qui accompagne le lecteur dans les sept chapitres. Pouvez-vous nous en parler ?
Vap. Avec les copains d’Attac, quand on a pensé le premier tome sur l’évasion fiscale, on s’est dit qu’il nous fallait un héros récurrent pour parcourir les sujets des BD. Et donc, pour vaincre le patriarcat, une héroïne, bien sûr ! En déconnant, on est très vite arrivés sur l’idée de Louise Attac ! Une militante d’un comité d’Attac ! Et puis, je l’ai retravaillée un peu. Elle a un côté « Où est Charlie ? » avec sa marinière et elle se balade avec son sac de rando et ses sandales des Cévennes. Elle est plutôt renseignée, mais n’est jamais contre apprendre de nouveaux trucs.

Propos rapporté par Jean Davy, le 12 octobre 2026, pour clicinfospectacles.fr