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Lamine Diagne, Interview

 pour son spectacles  » KAY ! LETTRES à UN POETE DISPARU »

Hugues Marcouyau

1- J.D. Lamine Diagne, bonjour et bienvenue sur Clicinfospectacles.fr, vous êtes à la fois le fondateur de l’Enelle Cie, musicien, conteur, comédien, directeur artistique comment vous présenter à nos lecteurs ?

L.D. Je suis marseillais, papa, curieux de l’autre, joueur, mauvais perdant, autodidacte et complexé qui se soigne, je vibre avec ceux qui vibrent, je n’ai pas de hiérarchie ni de distinction dans mon appréciation des formes artistiques, tout peut me toucher et éventuellement me faire pleurer, je suis un peu moins hyperactif qu’avant, je réfléchis beaucoup, j’ai fait de mon cerveau un véritable laboratoire dans lequel je projette des images, des sons, des situations, c’est une chambre d’écho dans laquelle je passe pas mal de temps, une grande partie de mon travail est invisible, je peux répéter des phrases musicales en boucle pendant plusieurs jours, souffrir d’insomnie parce qu’un texte appris continue à tourner en rond dans mon crâne, je peux avoir l’air calme et distant mais beaucoup de situations m’affectent profondément, je me suis longtemps tenu à l’écart de toute pensée politique et aujourd’hui que je connais mieux l’histoire des minorités et des marges je suis en colère.

2- J.D. Du 4 au 25 juillet 2026 vous étiez sur scène au Festival d’Avignon avec le spectacle « Kay ! Lettres à un poète disparu » (CD disponible chez Label Maison Bleue/ socadisc-absilone), consacré à Claude McKay, qui était-il ?

L.D. Claude Mc Kay est un poète, un témoin de son époque, un électron libre qui ne s’est rangé sous aucune bannière, il a fortement influencé ceux qui ont croisé sa route, il n’a eu de cesse d’aller à la rencontre de sa destinée, de devancer le hasard. Il a poursuivi toute sa vie un rêve de vagabondage, il a chroniqué la vie des petites gens, les grands changements sociaux qui bouillonnaient chez les ouvriers, les marins, les dockers, les premières suffragettes. Il écrivait dans la langue de ses personnages sans s’adjoindre à leurs paroles ni les commenter, dans ses romans il livre un faisceau de pensées, de propos et d’expressions qui nous rend le monde dans sa beauté paradoxale et complexe. Ce qui le définit le mieux pour moi c’est son intégrité et son amour de l’autre semblable et différent.

3- J.D. Comment l’avez-vous découvert ? Et qu’est qui vous a intéressé ?

L.D. Matthieu Verdeil m’a demandé de prêter ma voix pour son premier film sur Claude McKay, ça a été le début d’une longue collaboration. Nous avons conçu le spectacle KAY et j’ai co-écrit la musique de son deuxième film sur Claude McKay. La lecture de ses romans et de ses poèmes a été une véritable rencontre avec une écriture, une pensée du monde, une grande liberté et une grande sensibilité.

4- J.D. Faisant parti du mouvement littéraire « Renaissance de Harlem » pouvez-vous nous en dire plus ?

L.D. Il a été critique littéraire, journaliste, rédacteur en chef du magazine The Liberatoril a fréquenté l’intelligentsia noire de cette époque à New York, son premier roman Home to Harlem fut un best-seller – le premier d’un auteur noir – pour autant il n’a pas embrassé le mouvement de la renaissance d’Harlem, il en faisait partie intrinsèquement, par sa plume et son engagement poétique. Mais ses ouvrages trop libres sur la vie des noirs ont parfois été mal reçu par ses congénères qui voulaient construire une image de respectabilité des noirs. Claude McKay a voyagé, il a continué à lire et à échanger avec les acteurs de la Harlem Renaissance mais de loin et avec ce regard défocalisé que lui offrait son statut de citoyen du monde.

5- J.D. Avez-vous retrouvé le Marseille de « Banjo » écrit en 1929 vous qui y habité ? Et si oui comment ?

L.D. Lire Banjo m’a fait retomber amoureux de ma ville. McKay a saisi au travers de la vie du port une part essentielle de l’âme de cette ville. Quand je quittais le livre pour sortir dans les rues de Marseille, j’avais la sensation de marcher dans les pages de Banjo : les langues, les accents, les couleurs de peau, une certaine façon de se parler et de se sentir proche, des gens tellement différents qu’aucun masque ne saurait représenter la norme.

6- J.D. Vous d’origine sénégalaise lui d’origine jamaicaine qu’est qui vous rapproche dans vos oeuvres ?

L.D. L’oeuvre de McKay s’adresse à tout le monde, elle touche tout le monde sans distinction d’origine ou de parcours particulier. La rencontre avec son œuvre m’a conforté dans mes visions d’intime universel et d’humanité en partage, loin du spectaculaire, du moralisateur ou du militantisme obtu. Cette conscience d’une grande famille humaine qui se cherche douloureusement me rend Claude McKay proche comme un grand frère.

7- J.D. Vous parler de « correspondance posthume » a-t-il été à un certain moment pour vous une nécessité de lui écrire ?

L.D. Pour construire le spectacle KAY, Lettres à un poète disparu je me suis adressé directement à lui. Je me suis installé au fond d’un bar et j’ai commandé deux bières. J’ai pris le temps de l’inviter à s’asseoir avec moi, je lui ai parlé et quand je sentais monter une réponse je laissais mon stylo courir sur les pages de mon carnet.

8- J.D. Sur scène vous êtes accompagné de Wim Welker à la guitare et Cédrick Bec à la batterie, trois personnes, trois sensibilité différentes comment c’est passé votre collaboration ?

L.D. Ce spectacle m’amène à collaborer avec beaucoup d’artistes, de penseurs, d’auteurs, d’universitaires… Ceux qui découvrent Claude McKay sont en général touchés par son œuvre, c’est le cas d’Alain Damasio qui a rejoint l’équipe et qui figure sur l’album. Le rappeur américain Mike Ladd par contre a baigné dans cette littérature et il fait maintenant partie des invités réguliers. En parallèle de la création du spectacle j’ai eu envie de réunir des artistes marseillais autour de la pensée lumineuse de Claude McKay,  performers, danseur.ses, musicien.nes, comédien.nes, plasticien.nes, graffeur. Nous faisons des performances dans la rue, sur les places, au pied des immeubles. Le collectif KAY, mène des actions au long cours, investit des quartiers pour échanger avec les habitants et transmettre nos pratiques.

9- J.D. Acteur engagé dans les milieux révolutionnaires et activistes anti raciste comment expliquez-vous presque son oubli ?

L.D. L’oubli systématique de toutes les figures noires masculines et plus encore féminines, l’oubli d’un partie de notre histoire commune par les tenants de l’histoire officielle n’est pas une nouveauté, cela fait parti d’une politique de choix des narratifs ou romans nationaux, cela concerne Claude McKay comme beaucoup d’intellectuels, d’artistes et de politiques qui ont analysé et defié les systèmes d’oppressions institués. Je dirais avant tout que McKay est un auteur noir dans la première moitié du 20eme siècle. De plus, il écrivait la vie tout crue, le port de Marseille comme les nuits de Harlem, la sexualité apparait sans fausse pudeur dans ses romans et c’était sans doute trop demander à son époque. Je crois aussi qu’il n’a pas joué le jeu du succès, de son vivant il a toujours été critique sur tout ce qui rassemble les humains sous des labels, des communautés et des idéaux, peut-être à cause de cela n’a-t-il pas pu jouir de l’appui de ses pairs.

10-J.D. Pourtant son message n’a-t-il jamais été aussi contemporain que maintenant ?

L.D. C’est tout le propos du spectacle Kay, lettre à un poète disparu, nous voulions faire résonner sa pensée à notre époque, avec nos enjeux contemporains. McKay nourrissait de grands espoirs sur les avancées sociales qui devaient nous permettre de dépasser les inégalités et les haines raciales. Force est de constater que nous sommes le fruit de l’histoire et le monde qu’il dépeint dans ses écrits a produit une situation actuelle extrêmement tendue. Nous essayons, avec nos moyens, de faire fondre les murs que d’autres construisent.

11- J.D. En vous remerciant, si vous deviez conseillez à nos lecteurs qu’un seul écrit lequel serait il ? Et pourquoi ?

L.D. Banjo est une formidable porte d’entrée dans l’oeuvre de Claude McKay

le spectacle se tiendra aux archives départementales de Marseille le 27 octobre prochain  

Propos rapporté par Jean Davy, le 24 octobre2026 pour clic infospectacles.fr
Crédit Photos KAY! MVerdeil