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Bernard Berdah, Interview

Pour son livre LE GRAND BAIN DE L’ ETERNITE

1- J.D. Bernard Berdah, bonjour et bienvenue sur clicinfospectacles.fr. Vous êtes à la fois auteur et photographe. Comment vous présenter à nos lecteurs ?

B.B. Je suis un aventurier, photographe, poète à mes heures et entrepreneur. Mais, au fond, je suis surtout un homme animé par la curiosité, le désir de comprendre et la nécessité de témoigner. Pendant longtemps, je n’ai pas souhaité montrer mes images. Je photographiais pour le plaisir, pour retenir la mémoire de mes émotions et de mes rencontres. Puis j’ai voulu soutenir les enfants de l’orphelinat Zazakely, à Madagascar. C’est ce projet qui m’a poussé à partager mon travail et à donner à mes photographies une portée qui dépasse le simple plaisir personnel.

La photographie m’accompagne depuis l’adolescence. À treize ans, je développais déjà mes images et les tirais à l’agrandisseur. En parallèle de ma vie de chef d’entreprise, j’ai parcouru plus de cent pays, attiré par les peuples, les cultures et les modes de vie éloignés des nôtres. Des Papous d’Indonésie aux peuples de l’Omo, des Dayak de Bornéo aux Indiens d’Amazonie, ces voyages ont surtout été des aventures humaines, des rencontres avec des mondes dont la richesse et la fragilité m’ont profondément marqué.

J’ai voulu garder la trace de traditions et de gestes fragilisés par les transformations du monde. Une photographie ne conserve pas seulement un instant, elle retient une présence, une manière d’habiter un lieu, une relation au temps et aux autres. Elle crée aussi un lien entre les générations. Au centre de mon travail, il y a toujours l’être humain. Un visage raconte une histoire, une culture, une dignité. Il porte parfois davantage de vérité que de longs discours.

Mon regard est également nourri par la peinture. La lumière est ma matière, tandis que la composition et le cadrage structurent l’image. Une peau marquée, une étoffe, de la cendre ou une silhouette dans la brume peuvent donner à une scène la force d’un tableau. Je cherche à faire surgir cette intensité, à révéler dans le réel une beauté qui n’est jamais fabriquée. C’est cette émotion, à la fois immédiate et profonde, que je veux transmettre.

 

2- J.D. Vous publiez aux éditions Odyssée Le Grand Bain de l’Éternité, consacré à la Maha Kumbh Mela en Inde. Qu’est-ce qui vous a intéressé et quelle en est la genèse ?

B.B. Le livre est né de deux volontés qui se sont rejointes, m’immerger dans cet événement grandiose de la foi pour témoigner d’une expérience humaine exceptionnelle, et soutenir les enfants de Zazakely, à Sainte-Marie, à Madagascar. Je voulais que mes images ne soient pas seulement regardées, mais qu’elles puissent aussi agir.

En février 2025, j’ai passé dix jours à Prayagraj, au cœur de la Maha Kumbh Mela. J’y ai découvert une manifestation de foi dont l’ampleur dépasse l’imagination. Des hommes et des femmes venaient se baigner dans les eaux sacrées avec l’espoir de se purifier, de se libérer du cycle des réincarnations et d’approcher une forme d’éternité.

Ce qui m’a frappé, c’est la question profondément humaine qui se cache derrière ce geste, qu’est-ce qui pousse quelqu’un à quitter son village, à parcourir des centaines de kilomètres et à affronter la fatigue pour entrer dans cette eau ? Quelle espérance faut-il porter en soi pour entreprendre un tel voyage ?

À l’origine du pèlerinage se trouve le mythe de l’amrita, Un mythe ancien, plus vieux que l’Histoire. Quand les dieux et les démons barattèrent l’océan du monde à la recherche du nectar d’immortalité, quatre gouttes échappèrent au combat. Quatre gouttes tombées sur la terre. Quatre lieux devenus sacrés. Depuis, le ciel parle à la terre. À chaque alignement rare des planètes du soleil, de la lune et de Jupiter, ces lieux s’éveillent. Les fleuves deviennent passages. Et la Kumbh Mela commence.

J’ai voulu rendre sensible la rencontre entre ce mythe, une foule immense et des destins individuels. Derrière chaque visage, il y a une vie, des épreuves, des renoncements et des espoirs.

Le livre permet de partager cette émotion tout en donnant une portée concrète à ces images. Il relie une expérience spirituelle millénaire à l’avenir d’enfants qui ont besoin d’être protégés, soignés et accompagnés. C’est ce lien entre l’éternité recherchée par les pèlerins et la vie à construire des enfants de Zazakely qui donne au projet sa véritable force.

3- J.D. Quelle était la particularité de cette édition par rapport aux autres ?

B.B. L’édition de 2025 correspondait à ce cycle exceptionnel de 144 ans. Le prochain rendez-vous aura lieu en 2169. Cette perspective change immédiatement le regard, on comprend que l’on assiste à un événement qui dépasse largement la durée d’une vie et qui ne se reproduira pas avant plusieurs générations.

Ce chiffre de 640 millions de pèlerins donne le vertige, mais je préfère regarder les individus qui composent cette multitude. Une personne âgée avançant avec difficulté, une famille réunie, un visage absorbé par la prière. Pour certains, ce voyage représente une occasion unique, attendue pendant des années, parfois toute une vie.

Ce qui m’a bouleversé, c’est la rencontre entre un geste très bref et une histoire transmise depuis des générations. Une main entre dans l’eau, un visage se relève et le rapport à la mort, à la délivrance et à la renaissance s’exprime en quelques secondes.

4- J. D. Vous mêlez photographies en couleur et en noir et blanc. Quel est votre rapport à la couleur ? Est-elle presque indispensable ici ?

B.B. En Inde, la couleur est partout, dans les vêtements, les pigments, les corps, les abris et les reflets du fleuve. Elle n’est pas un simple élément décoratif ; elle est une force, une vibration, parfois même une langue. Selon la lumière, une même scène peut devenir éclatante, douce ou presque irréelle.

Je suis très attentif aux rapports entre les couleurs. Une étoffe orangée près d’une peau couverte de cendre, un bleu dans une lumière froide ou une silhouette sombre devant l’eau peuvent suffire à structurer toute une image. La couleur crée une tension, un équilibre, une émotion. Mon regard rejoint ici celui du peintre. Je m’intéresse aux masses, aux équilibres, à la place des corps et à la matière.

Le noir et blanc propose une autre lecture, il dépouille l’image pour faire surgir les lignes, les reliefs d’un visage, la tension d’une posture ou la profondeur d’un regard. Je choisis le traitement qui restitue le mieux la vérité et la présence de la scène.

5- J.D. Vos portraits en noir et blanc ont une puissance saisissante. Certains évoquent presque la Grèce antique. Comment recevez-vous ce rapprochement ?

B.B. Ce rapprochement me touche, parce que certains visages possèdent une force sculpturale que la lumière et le noir et blanc rendent particulièrement visible. Les rides, la cendre, les chevelures et le relief des traits peuvent évoquer une figure antique, comme si le temps avait déposé sur ces visages une mémoire très ancienne.

Mais cette puissance vient d’abord des personnes elles-mêmes, de leur manière de se tenir et de leur intériorité. Le photographe ne crée pas cette présence, il tente de la reconnaître et de la révéler. Beaucoup de regards semblent tournés vers l’intérieur, habités par une concentration profonde, presque inaccessible.

Le noir et blanc permet de s’attarder sur cette présence humaine qui semble traverser les époques. Nous regardons une personne photographiée aujourd’hui, mais nous éprouvons quelque chose de très ancien et de profondément familier. C’est peut-être là que réside la force du portrait, dans sa capacité à nous relier à quelqu’un que nous ne connaissons pas.

6- J. D. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans ce pèlerinage ?

B.B. La convergence de personnes venues de tous les horizons vers une même espérance. Elles arrivaient à pied, à vélo, en voiture, en bus ou en train, parfois après de très longs trajets. Toutes les générations et toutes les catégories sociales se retrouvaient sur les mêmes chemins, portées par une même foi.

Devant le fleuve, les distinctions semblaient s’effacer. Tous étaient tournés vers le même geste, avec un désir de purification, de renaissance et de libération. La foule était immense, mais chacun semblait vivre un moment intime, presque secret.

J’ai été frappé par leur dignité, leur patience et leur concentration. Pour comprendre la force de ce pèlerinage, il faut mesurer ce que ce bain représente dans l’existence de chacun. Ce n’est pas une simple immersion dans l’eau, c’est un acte chargé d’espérance, parfois une manière de remettre sa vie entre les mains du sacré.

7- J. D. Comment avez-vous été perçu ? A-t-il été difficile de trouver votre place ?

B.B. Je photographie avec beaucoup de discrétion. Mon zoom me permet de choisir l’angle et le cadrage sans entrer dans l’espace des personnes ni perturber la scène. Cette distance est essentielle, elle me permet d’être présent sans devenir intrusif.

Je prends peu d’images d’une même situation, afin que l’appareil ne modifie ni les regards ni les gestes. Je veux éviter que les personnes se mettent à jouer pour moi. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui existe avant le photographe et qui continuera d’exister après lui.

Il faut observer, attendre qu’un équilibre apparaisse entre une lumière, un visage et un mouvement, puis déclencher au bon moment. Mes photographies sont spontanées, sans mise en scène. Le respect de la personne reste toujours plus important que l’image que je pourrais rapporter. Une photographie ne vaut rien si elle est obtenue au détriment de celui ou de celle qu’elle représente.

8- J. D. À travers votre appareil, on semble presque toucher l’intimité de cette dévotion. Comment avez-vous travaillé cet aspect ?

B.B. Cette proximité vient de l’attention portée aux détails. Une main qui s’immobilise, des paupières qui se ferment ou une inclinaison du visage peuvent exprimer une concentration très profonde. Il suffit parfois d’un geste infime pour que l’invisible affleure.

Je cherche donc à observer sans interrompre, à me tenir suffisamment loin pour ne pas modifier ce qui se passe, mais suffisamment près pour en saisir la force. La lumière naturelle et le cadrage m’aident ensuite à rendre cette présence sensible. Je ne cherche pas à expliquer la foi, encore moins à la réduire à une image. Je veux simplement en montrer les traces, les gestes et les silences.

J’ai voulu photographier la foi, pour en montrer les manifestations visibles. Ce qui se vit intérieurement appartient à chacun. J’espère seulement permettre au spectateur de s’en approcher avec respect, sans prétendre tout comprendre.

9- J.D. Vous consacrez une place importante aux sadhus. Qui sont-ils et quelle est leur place dans la Maha Kumbh Mela ?

B.B. Les sadhus sont des ascètes hindous engagés dans une recherche spirituelle. Beaucoup ont renoncé aux possessions et à la vie sociale ordinaire pour se consacrer à cette quête. Ils occupent donc une place centrale dans la dimension religieuse du pèlerinage et incarnent, aux yeux de nombreux fidèles, une forme radicale de détachement.

Leur apparence, chevelures, barbes, étoffes, marques sur le front et corps parfois couverts de cendre, appartient à un univers de signes. Rien n’est tout à fait anodin. La cendre rappelle la condition mortelle du corps et le détachement à l’égard de la vie matérielle. Elle dit aussi que toute existence est appelée à retourner à la poussière.

Les couleurs, notamment l’orangé et certains pigments, prennent une intensité particulière dans la lumière. Le bleu peut évoquer l’iconographie de Shiva, auquel de nombreux ascètes sont attachés, même si sa signification varie selon les traditions.

Ces matières sont visuellement très riches, mais mon attention reste tournée vers l’homme, son visage, sa concentration, sa fatigue parfois. Je veux que l’on dépasse l’apparence, l’étrangeté ou le spectaculaire pour percevoir la personne, sa solitude, sa force et sa quête.

10- J. D. Les bénéfices du livre soutiennent l’orphelinat Zazakely. Pouvez-vous nous en parler ?

B.B. Zazakely se trouve à Sainte-Marie, à Madagascar, où je séjourne régulièrement. Ce lieu m’est cher parce que je connais les enfants, leur histoire et les réalités auxquelles ils sont confrontés. L’association accueille, nourrit, soigne et scolarise des enfants. Elle vient également en aide aux personnes vulnérables des villages voisins.

J’ai financé la réalisation du livre pour mettre mon travail au service de cette action. Son achat peut être accompagné d’un don afin de répondre à des besoins très concrets, repas, soins, scolarité, accompagnement, équipements médicaux et rééducation.

Derrière ces mots, il y a des réalités simples et essentielles, un enfant qui peut manger, être soigné, aller à l’école, retrouver confiance et envisager l’avenir autrement. C’est cela que le livre doit contribuer à rendre possible.

Je souhaite que l’émotion suscitée par une image puisse avoir une suite dans la vie d’un enfant. Une photographie peut toucher, mais elle peut aussi devenir un acte. C’est cette possibilité qui m’a décidé à présenter mes images.

11- J. D. Un livre, un regard, un engagement : votre regard et votre engagement ont-ils changé ? Comment les vivez-vous aujourd’hui ?

B.B. Ce projet a changé la place de la photographie dans ma vie. Elle ne conserve plus seulement la mémoire de mes voyages, elle me met en relation avec des lecteurs, des visiteurs et des personnes qui découvrent Zazakely. Elle est devenue un moyen de transmettre, mais aussi d’agir.

Je ressens davantage la responsabilité de ce que je montre. Photographier quelqu’un, choisir de présenter son visage, parler de son univers ne sont jamais des gestes neutres. Il faut rester fidèle à ce que l’on a rencontré et ne pas transformer une personne en simple sujet.

Mon regard reste guidé par la curiosité, la lumière et le plaisir de voir, mais l’engagement humanitaire lui donne désormais une direction supplémentaire. Il donne à mes images une destination et une responsabilité.

Lorsque l’émotion ressentie devant une photographie conduit quelqu’un à soutenir les enfants de Sainte-Marie, le projet prend tout son sens. L’image ne s’arrête plus au regard, elle devient un passage vers l’autre.

12- J. D. Avec le recul, pensez-vous avoir trouvé votre goutte d’éternité ? Quelle forme prend-elle ?

B.B. Je la cherche dans ce qui demeure d’une rencontre. Une photographie conserve un instant disparu, la lumière a changé, le geste s’est achevé, la personne a poursuivi sa route, mais quelque chose de sa présence continue de nous atteindre.

Un inconnu pourra regarder ces images dans plusieurs années et ressentir une émotion devant un visage qu’il n’aura jamais rencontré. La photographie crée alors une relation improbable entre deux êtres séparés par le temps, la distance et la culture.

La Maha Kumbh Mela rend cette question particulièrement sensible. Nous sommes de passage, tandis que les récits, les gestes et les espérances se transmettent. Les pèlerins viennent accomplir un geste ancien, et leurs images peuvent à leur tour transmettre quelque chose de cette foi à ceux qui ne l’ont jamais vécue.

Propos rapporté par Jean Davy, le 31 octobre 2026 pour clicinfospectacles.fr

Ma goutte d’éternité se trouve aussi dans ce que le livre peut rendre possible. Si une aide permet de soigner un enfant, de poursuivre sa scolarité ou de lui ouvrir une perspective, ses effets peuvent durer toute une vie.

Je ne crois pas que l’éternité soit quelque chose que l’on possède. Je la pressens plutôt dans ce que l’on transmet, une image, une émotion, une mémoire, un geste de solidarité. Ce qui demeure n’est pas à nous, c’est ce que nous avons réussi à faire passer à quelqu’un d’autre.

13- J. D. Enfin, êtes-vous, comme Franz-Olivier Giesbert qui signe votre préface, un fou d’Inde, ou l’êtes-vous devenu ?

B.B. Pour un photographe, l’Inde possède une densité et une diversité extraordinaires. Les visages, les lumières, les couleurs, les matières et les situations se succèdent avec une richesse qui maintient le regard en éveil. Chaque direction semble offrir une scène, chaque angle une photographie, chaque rencontre une histoire.

Je suis très heureux que Franz-Olivier Giesbert ait signé la préface du livre, mais suis-je un fou d’Inde ? L’Inde continue en tout cas de m’habiter, par ce qu’elle donne à voir et par les questions humaines qu’elle fait naître. Elle ne se contente pas de se laisser photographier, elle oblige à regarder autrement.

J’espère que ce livre donnera envie de découvrir cette célébration, de comprendre ce qui anime les pèlerins et surtout, de transformer cette émotion en solidarité au profit des enfants de Sainte-Marie, à Madagascar.

Propos rapporté par Jean Davy, le 31 octobre 2026 pour clicinfospectacles.fr