1-J.D. Mathieu Saint Desert, bonjour et bienvenue sur Clicinfospectacles.fr, tout d’abord qui êtes-vous ?
M.S.D. Bonjour, je vous remercie d’accueillir mes mots sur clicinfospectacles. Je suis musicien, pianiste de formation. J’ai aussi étudié la musicologie au CNSM de Paris et j’enseigne les matières d’érudition et la formation musicale au conservatoire du 17e arrondissement de Paris. Avoir avoir monté un seul en scène où je mélangeais la chanson, le classique et le théâtre, j’ai co-créé, avec la soprano Aurélie Jarjaye, un spectacle musical sur des chansons de Barbara.
Je pense que l’image qui me définit le mieux est celle d’un touche-à-tout. Le « problème » – si c’en est un – c’est que je me lasse vite de ce que j’ai entrepris. Mon prof de piano au conservatoire de Lyon m’appelait Speedy Gonzales ! En fait, je ne supporte pas de faire la même chose tout le temps. Ma vie – quotidienne, professionnelle mais à moyen terme aussi – est rythmée par une variété de projets et d’activités. En revanche, j’ai la capacité de me concentrer pendant très longtemps sur la même tâche – je crois que je suis… perfectionniste, ou exigeant. Il me semble aussi que mon rapport à la musique est guidé par l’amour de la découverte et de la porosité permanente des frontières
2- J.D. Vous sortirez dans les prochains jours le premier extrait de votre EP composé de 6 titres « Ta voix, ta vie », votre vie est elle votre voix ? Et comment l’appréhendez vous ?
M.S.D Ma vie tourne autour du chant et du piano. Ado, quand mes parents m’ont offert mon premier instrument, j’ai passé ma vie à chanter tout ce que j’entendais à la radio, dans les fêtes de famille, à l’école et à le repiquer au piano. Très vite, je me suis accompagné sous la forme de piano-voix. Pendant très longtemps j’ai pensé que je ferai du piano ma vie et, une fois mon diplôme en poche, j’ai décidé de faire de la musicologie. Et puis il y a quelques années, j’ai eu besoin d’exprimer une grande tristesse. Elle est sortie sous forme de chansons et j’ai réalisé à quel point ce mode d’expression me rendait heureux. Je pense même aujourd’hui que c’est ma manière d’être au monde, à la vie. J’ai toujours entendu mon père chanter à la maison, dans toutes les situations de la vie quotidienne. Ça l’accompagne. Sa voix est une compagne de route, de ses états d’âme. Je pense avoir reçu de lui ce rapport à la voix.
3-J.D. Vous rendez hommage à la mélancolie dans « Mélancolie », en avez-vous besoin pour composer et écrire ?
M.S.D Très souvent chez moi la mélancolie est un moteur pour la création. Et comme tout moteur il produit de l’énergie. Donc la mélancolie n’est pas une forme morbide de tristesse qui me rend léthargique ! J’aime particulièrement le titre de Tim Dup, « Mélancolie heureuse », dans son premier album. Cette chanson me correspond complètement. Plus les années passent, plus mes sujets d’expression se multiplient mais aussi les états qui donnent naissance à mes compositions aussi.
4- J.D. Visuellement la couverture fait penser à Klaus Nomi, artistiquement quelles sont vos inspirations ?
M.S.D J’ai découvert assez tard Klaus Nomi, que j’apprécie pour l’univers qu’il a su créer autour de ses multiples facettes. Je comprends la comparaison que vous faites mais il n’a pas été ma référence. Cela dit, la comparaison me flatte même avec une ressemblance fortuite ! Dans cette série de photos prises par l’artiste Nithyan Kughatasan, nous avons cherché à mettre en avant l’ombre et la lumière de ma personnalité – en fait, toute personne est multiple et complexe ! Étant un touche-à-tout, je me situe souvent dans les interstices, à la fois sérieux et dévergondé, ampoulé et grossier, classique et transgenres etc. J’ai fini par accepter l’hybridation de mon style musical et c’est ce qu’on a essayé de montrer dans les visuels. Visuellement, j’aime beaucoup certaines pochettes de Véronique Sanson dans lesquelles le feu des projecteurs vient illuminer une silhouette qui se détache de l’ombre. Chez Juliette Armanet c’est plutôt l’hybridation de ton qui me frappe sur ses visuels : l’humour, le décalage entre l’idée presque grotesque – Petite Amie – et son traitement avec beaucoup de sérieux, de soin et de style.
5-J.D. Auteur compositeur dans l’écriture comme dans la composition, il y a du Barbara, quelles sont vos influences musicales ?
M.S.D Effectivement Barbara a tenu une place presque exclusive dans ma vie musicale pendant mes années d’études au CNSM de Paris. Je suis fasciné par sa capacité à mélanger la précision métrique de ses textes littéraires – ses poèmes – à une souplesse dans son interprétation vocale. Mais plus proche de nous, l’apparition de Juliette Armanet dans ma vie fut une déflagration. Le mélange du prosaïque dans la forme poétique de ses chansons me touchent. Sa manière d’introduire le quotidien dans les sonorités, dans la phrase, le tout avec un sérieux de ton me font vibrer. Mais mon panthéon est constitué évidemment de Berger et Sanson que j’ai découverts à peu près au même âge, vers 11 ans. J’ai donc un rapport affectif à ces deux artistes car ils m’ont accompagné dans mon adolescence, dans ma vie, mon intimité, dans la formation du musicien et de la personne que je suis devenue. Aujourd’hui, j’aime particulièrement Tim Dup – sa poésie, la douceur de sa voix, presque enfantine ou candide, et Clara Ysé : grandiose, épique et mélancolique !
6-J.D. Quel rapport entretenez-vous avec « les mots » ?
M.S.D Je pars toujours du texte pour composer une chanson. Ça peut paraître bizarre pour un musicien mais c’est mon fonctionnement. Je compose quand j’ai quelque chose à dire. J’essaie donc toujours d’être le plus rigoureux dans la transposition, la transcription de ce que je souhaite dire, de l’idée ou de l’émotion. Quitte à transformer la réalité parce qu’un mot sonne mieux que l’autre et donnera mieux à entendre, fera mieux sentir ce qu’on souhaite faire passer. Parfois même je me fiche qu’une phrase ou une syntaxe ne soit pas tout à fait correcte si l’élan, le son ou le rythme de la phrase prend le dessus ; il faut les laisser vivre.
7-J.D. Dans le titre « Emmanuel » selon qui l’écoute il peut être « elle » ou « el », et pour vous ? Déclaration d’amour, n’est ce pas le titre le plus intime du LP ?
M.S.D Effectivement, peut-être qu’à l’heure de l’écriture inclusive j’aurais pu l’intituler « Emmanuel.le » ! Mais pour moi c’est au masculin ! J’ai cherché à être assez universel et même si quelques anecdotes peuvent paraître précises, je pense que la plupart des gens peuvent s’y retrouver. La chanson en soi n’est pas queer, j’en conviens. En revanche je suis un artiste queer et je chante volontairement l’amour au masculin pour défendre cette liberté d’être qui, dans le monde aujourd’hui, est encore remise en cause. J’espère aussi qu’un jour on ne relèvera plus qu’un homme déclare sa flamme à un autre homme en chanson ! Cet Emmanuel est arrivé dans ma vie alors que je ne m’y attendais pas. Alors oui, cette chanson est très intime.
8-J.D. A quel point « Ta voix, ta vie » est-il autobiographique ? Se mettre à nu ainsi était-ce pour vous une nécessité ?
M.S.D Elle l’est dans le sens où j’ai ressenti le désir profond pour ne pas dire, le besoin, de rendre hommage à Véronique Sanson. J’ai passé mes heures, ado, devant mon piano à déchiffrer ou à repiquer ses titres, à les chanter à fond les ballons dans ma chambre. Avec mon argent de poche, j’achetais les CD ou bien je les gravais ! Sa voix est envoûtante et, comme toute voix, elle incarne l’esprit et le corps de la personne. C’est cette voix-là qui m’a fasciné. A tel point que, comme toute personnalité publique qu’on admire, on a forcément rêvé, ado, de lui ressembler ou d’être à sa place un jour !
9-J.D. 6 titres et 6 amours différents, avec lequel vous vous sentez le plus proche ?
M.S.D Avec tous ! Mais… tout de même, j’ai un rapport particulier avec la chanson « Le Temps a tant filé » qui parle de mes grands-parents. J’ai mis très longtemps à réussir à écrire au sujet du rapport que j’avais avec eux, avec leur disparition qui a été brutale. J’ai fait des promesses, intimes, que je n’ai pas tenues avec la force du temps – heureusement d’ailleurs, grâce à l’énergie de la vie. Je réfléchissais intérieurement à une manière de gérer ce conflit intérieur et une nuit, alors que ces réflexions avaient mûri, la chanson a jailli d’un trait. Je vous juuuuuure que c’est pas du mytho !
10-J.D. En vous remerciant, en un mot comme définiriez-vous ce nouvel EP ?
M.S.D C’est un retour à mon identité première, au pianiste-chanteur, ou au pianiste-chantant pour reprendre les mots de Barbara.
Propos rapporté par Jean Davy, le 08 novembre 2026 pour clicinfospectacles.fr