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Gilles Taquet, interview

Gilles Taquet, interview, LE MONDE COLORIÉ À LA MAIN, Photographies du XIXe siècle du studio Léon & Lévy La Galerie Roger-Viollet présente pour la première fois un ensemble de 67 tirages contemporains issus des plaques de verre stéréoscopiques
LE MONDE COLORIÉ À LA MAIN, Photographies du XIXe siècle du studio Léon & Lévy, Expo à La Galerie Roger-Viollet

1- J.D. Gilles Taquet, bonjour et bienvenue sur Clicinfospectacles.fr, après la très belle exposition consacrée à Gaston Paris, la Galerie Roger Viollet à travers « Le monde coloré à la main » depuis le 26.02.26 jusqu’au 06.06.26, nous propose de découvrir la photographie coloriée, qu’est qui vous a intéressé ?

G.T. Il m’a semblé intéressant présenter un tour du monde « colorié à la main » de la fin du 19e siècle à travers des photographies du studio Léon & Lévy. Elles n’avaient jamais été présentées sous forme de tirages lors d’une exposition monographique.

Les tirages contemporains exposés sont issus de plaques de verre stéréoscopiques qui ont été numérisées en haute définition une bonne fois pour toutes afin de les préserver. Ce sont des plaques très fragiles qui ont pu passer à travers les années grâce aux bonnes conditions de conservation. C’est grâce ce travail de numérisation qu’elles peuvent maintenant être présentées au public.
Il faut se replacer dans le contexte de la fin du 19e siècle où le seul moyen d’appréhender le reste du monde tel qu’il était, était de passer par la consultation de photographies sous forme d’albums ou de plaques de verre. A l’époque les journaux n’étaient pas en mesure d’imprimer de photos.

Les voyages étaient réservés à une élite ou aux explorateurs.

2- J.D. Quand on parle de « photographies coloriées » sont elles les même que les photographies que l’on connait ?

G.T. Non, c’est une technique très spécifique et assez rare. A la fin du 19e siècle, la photographie couleurs et en particulier les autochromes n’existaient pas encore. Les photographes du studio Léon & Lévy étaient envoyés aux quatre coins du globe pour illustrer le monde, ces villes, ces paysages et ses habitants. Une fois rentrés à Paris, les photographies noir et blanc étaient développées et dupliquées, des petites mains s’appliquaient ensuite à colorier ces plaques de verre stéréoscopiques pour les rendre plus réalistes.

3- J.D. L’exposition est essentiellement consacrée au travail du studio Léon et Levy, pourquoi ? Etait-il le seul ?

G.T. A notre connaissance Léon & Lévy était un des rares studios à avoir développé cette technique qu’ils ont d’ailleurs fait breveter.

4- J.D. Qui étaient-ils ?

G.T. Moyse Léon et Isaac, dit Georges Lévy, débutent comme assistants au sein du studio photographique parisien Ferrier-Soulier en 1852.
En 1864 ils rachètent Ferrier-Soulier et fondent le studio Léon & Lévy.

La firme Léon & Lévy participe à l’Exposition Universelle de 1867 où elle remporte la Grande médaille d’or de l’Empereur. En 1874, le studio Léon et Lévy devient J. Lévy et Cie, Isaac Georges Levy étant seul directeur de la société à partir de cette date. A l’arrivée des deux fils de Georges Lévy en 1895, Ernest et Lucien, la société prend de l’ampleur et devient Lévy & fils, les œuvres conservent de fait la signature « L. L. ». Cette firme photographique a une activité intense, éditant des tirages vendus à l’unité, des albums et des plaques de verre compilant des photographies de voyages du monde entier ainsi que des cartes postales. En 1917 la société cesse son activité.
La collection Léon & Lévy a été rachetée en 1970 par Roger-Viollet, elle est aujourd’hui conservée par la Bibliothèque de la Ville de Paris.

5- J.D. Historiquement dans l’histoire de la photographie quand apparaissent-elles ?

G.T. Nous n’avons malheureusement pas d’information pour savoir pourquoi certaines photos étaient coloriées ou pas, choix esthétique ou potentiel commercial ?

Le principe de colorier à la main des plaques de verres stéréoscopiques chez Léon & Lévy débute en 1865, c’est en tout cas la date des plus anciennes photos de ce type détenues par la Bibliothèque de la Ville de Paris.

6- J.D. D’après vous ont-elles joué un rôle dans leur développement d’après ?

G.T. Léon & Lévy était un studio important, qui a pu employer plusieurs centaines de personnes en charge des prises de vues jusqu’à la commercialisation des albums photographiques et plus tard de l’impression de millions de cartes postales. Les photos coloriées étaient un produit parmi d’autres, on peut imaginer qu’elles étaient vendues plus cher compte tenu de l’important travail manuel que représentait l’ajout des couleurs sur chaque plaque sur les deux vues stéréoscopiques.

7- J.D. Et qu’est qui les distinguent dans leur technique ?

G.T. Colorier des images à la main permet une certaine interprétation de la réalité.

Tels les peintres miniaturistes, à l’aide d’aquarelle et de pinceaux de martre, des coloristes appliquaient les teintes directement au dos de la plaque de verre ainsi que sur aussi une plaque de verre dépoli disposée à l’arrière, le tout maintenu par une bande adhésive sur les bords. Le ciel, les vêtements des personnages, l’architecture se paraient alors de couleurs, laissant cette fois libre cours à l’imaginaire et à la sensibilité des exécutants.

8- J.D. A leur époque, ont-elles rencontrées du succès ? Et quelles en étaient les principaux thèmes ?

G.T. Très rapidement le studio Léon & Lévy édite un « Catalogue général d’épreuves stéréoscopiques sur verre et vues pour la projection ». Les clients choisissaient les thématiques et pouvaient acquérir des boites de plaques de verre sur des pays ou des villes, à projeter ou à regarder à l’aide d’un stéréoscope, sorte de jumelles dans lesquelles est insérée la plaque de verre pour être visionnée à la lumière en transparence. Il y en avait de toutes sortes, des plus simples aux versions luxe en bois précieux.

9- J.D. Rétrospectivement peut-on dire qu’elles ont joué un rôle important dans le développement du voyage d’agrément ?

G.T. Cela me semble difficile d’analyser l’influence que ces photographies ont pu avoir sur le développement des voyages. Néanmoins, ces photographies permettaient un voyage immobile à une époque où le tourisme était réservé à une élite.

10- J.D. Il n’y a pas que des paysages mais aussi des portraits, était-il un signe de succès ou de notoriété ?

G.T. Les photographes ne se contentaient pas de photographier les villes, les monuments ou les paysages. Pour que les clients aient une vue d’ensemble d’un pays, ils faisaient aussi poser des « autochtones » dans leurs costumes traditionnels. Selon les photographes, les images tenaient soit du reportage soit de la photo de studio extérieur avec des photos posées de personnes.

11- J.D. Vous exposez pour la toute première fois pas moins de 66 tirages contemporains, comment avez-vous fait votre choix sur un fonds de combien ?

G.T. La collection Roger-Viollet comporte environ 2 000 plaques coloriées à la main sur un total de 25 000 photos du fonds Léon & Levy racheté par Roger Viollet.

Nous voulions montrer la diversité du monde tel que des personnes au tournant du 19e siècle pouvaient le percevoir grâce à ces images coloriées.

Nous avons voulu aussi mettre en avant la diversité de talents des photographes qui ont réalisé ces prises de vues et la créativité des coloristes qui ont magnifiés ces photographies.

Le choix des images est collégial au sein de la galerie Roger-Viollet, nous désirons que les clients aient envie d’acquérir des tirages pour leur collection ou les exposer chez eux.

Chaque tirage est numéroté et limité à 30 exemplaires, les premiers prix débutant à 250 euros.

12- J.D. A-t-il été difficile de restituer les couleurs d’origine ?

G.T. Les plaques de verre étant dans un très bon état de conservation, les couleurs n’avaient pas été altérées. Les couleurs des tirages sont conformes à la réalité des clichés sans que nous ayons eu à les retoucher.

13- J.D. En vous remerciant, selon vous, que nous raconte ce passé ?

G.T. Ce monde est vu à travers le prisme de photographes français pour un public français. Il ne peut être donc être le reflet exact de la réalité. Néanmoins il n’est pas caricatural, les auteurs ont un regard de peintre qui interprète le réel sans le dénaturer.

Gilles Taquet

Directeur de la Galerie Roger-Viollet

Propos rapporté par Jean Davy, le 10 avril 2026, pour clicinfospectacles.fr