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Interview de Salva Rubio

pour son livre LA GUERRE D’AUDREY

1- J.D. Salva Rubio, bonjour et bienvenue sur Clicinfospectacles.fr, tout d’abord pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

S.R. Bonjour et merci, Jean-Davy ! Je suis Salva Rubio, docteur en Histoire, scénariste (de bande dessinée et de cinéma) et romancier. Je suis particulièrement spécialisé dans les récits historiques. À ce jour, j’ai publié environ 25 albums sur le marché francophone, parmi lesquels des titres comme *Monet, nomade de la lumière*, *Le Premier Dumas* ou encore *La Bibliothécaire d’Auschwitz*.

2- J.D. Vous venez de publier aux Edition Soleil « La Guerre d’Audrey » consacré à la jeunesse de la très grande Audrey Hepburn, qu’est qui vous a intéressé chez elle et dans cette période de sa vie ?

S.R. Audrey Hepburn a toujours été l’une de mes actrices préférées. Quand j’ai appris qu’elle avait passé son adolescence aux Pays-Bas sous l’Occupation et qu’elle avait vécu cette période aux premières loges, j’ai immédiatement voulu creuser le sujet. J’y ai découvert une histoire personnelle d’une force incroyable. Par ailleurs, je me suis rendu compte qu’il existe très peu d’œuvres — que ce soit au cinéma ou en bande dessinée — qui racontent la manière dont les adolescents ont subi et traversé l’Occupation. C’est ce double constat qui m’a convaincu de raconter cette histoire.

3- J.D. De son vivant en a-t-elle parlé ? Et Pourquoi ?

S.R. Elle en a très peu parlé de son vivant, pour deux raisons principales. La première, c’est qu’elle était une femme d’une grande modestie, qui préférait ne pas mettre en avant ses mérites ni l’importance des actions humanitaires qu’elle menait. Pendant l’Occupation, elle a pourtant accompli des actes forts, comme donner des représentations de ballet clandestines pour les « onderduikers » (les citoyens qui se cachaient des nazis), et elle a également aidé dans un hôpital, parmi d’autres choses. L’autre raison… c’est justement la réponse à votre question suivante.

4- J.D. Certains membres de sa famille ont été des sympathisants nazis, est ce que cela a joué un rôle dans sa retenue ?

S.R. En effet, la famille d’Audrey avait de fortes sympathies pro-nazies. Son père était si profondément fasciste qu’il a été incarcéré de manière préventive au Royaume-Uni pour éviter qu’il ne se livre à l’espionnage. Quant à sa mère, elle avait rencontré Hitler personnellement et avait écrit des articles pro-nazis (en soutien à la BUF) dans la presse britannique. Elle espérait que l’armée allemande n’envahirait pas les Pays-Bas, ou du moins que cela n’aurait pas de conséquences négatives pour les Néerlandais, les considérant comme des « Aryens ». Mais comme nous le savons, elle s’est lourdement trompée, et l’Occupation a fini par être terrible.

5- J.D. Roman graphique biographique quelles ont été vos sources ?

S.R. Comme tout historien, je m’efforce de trouver absolument toutes les sources possibles pour m’assurer que l’histoire est parfaitement documentée. Dans ce cas précis, j’ai lu toutes les biographies d’Audrey Hepburn que j’ai pu trouver, des ouvrages sur cette période historique… du classique, en somme. Ce n’est peut-être pas la réponse la plus spectaculaire, mais ce travail de recherche documentaire est pour moi fascinant, et c’est toujours un excellent prétexte pour continuer à apprendre.

6- J.D. Beaucoup de spéculations ont circulées sur cette période de sa vie, comment avez-vous démêlé le vrai du faux ?

S.R. En effet, de nombreuses rumeurs circulent sur ce qu’Audrey a fait ou non pendant cette période. À cela s’ajoute le fait qu’elle n’en a presque jamais parlé en public et a donné très peu de détails de son vivant. D’un autre côté, on trouve certaines histoires, comme cette fameuse anecdote selon laquelle elle transportait des messages de la Résistance cachés dans sa chaussure, qui ne s’appuient sur aucune source documentée. Ce ne sont guère plus que des rumeurs que la presse et Internet ont fini par ancrer dans les esprits. Il est naturel que les histoires soient parfois exagérées et se transforment en légendes, et des médias comme le cinéma l’acceptent d’ailleurs assez facilement. Cependant, la bande dessinée est un support écrit où tout se doit d’être rigoureusement documenté

7- J.D. Malgré une relation très difficile avec sa mère c’est elle qui est à l’origine de sa période « Pays-Bas » ?

S.R. Audrey n’était qu’une enfant de 10 ans à l’époque, elle n’avait donc pas vraiment son mot à dire. Ses parents (son père était britannique) l’avaient envoyée étudier dans un pensionnat en Angleterre. Lorsque la guerre éclate entre l’Allemagne et le Royaume-Uni, il devient évident qu’elle y est en danger, car le pays sera inévitablement bombardé. Sa mère parvient à lui faire prendre un avion pour qu’elle rentre aux Pays-Bas car, comme je le disais, elle était persuadée que l’Allemagne n’envahirait pas ce pays.

8- J.D. Pour elle la danse a été bien plus qu’une échappatoire ?

S.R. Audrey découvre la danse lors d’une représentation du Sadler’s Wells Ballet à Arnhem. Éblouie par l’élégance et la force des ballerines, elle demande à sa mère de l’inscrire à des cours. Cependant, avec l’arrivée de la guerre, cela mettra du temps à se concrétiser. Il faut se rappeler qu’Audrey a passé environ cinq ans — toute sa prime adolescence — pratiquement enfermée chez elle. Le fait de pouvoir sortir pour danser et de nourrir un rêve l’a sans aucun doute aidée sur le plan psychologique. Vu l’importance vitale que le ballet avait à ses yeux, on mesure à quel point ce fut un sacrifice terrible de l’abandonner volontairement pour ne pas avoir à collaborer avec les nazis.

9- J.D. A-t-elle eu ainsi que l’époque une influence sur sa carrière ?

S.R. Bien sûr. Même si elle n’a finalement pas fait carrière dans le ballet classique (elle a commencé trop tard et était devenue trop grande), ce qu’elle avait appris lui a permis de travailler comme danseuse et meneuse de revue sur les scènes britanniques après la guerre. Et je crois aussi que la danse lui a servi à gagner en assurance, à trouver une échappatoire mentale et spirituelle, et à forger la discipline dont elle aurait cruellement besoin plus tard dans sa carrière d’actrice.

10- J.D. Et maintenant quel regard portez-vous sur Audrey Hepburn ? A-t-il changé ?

S.R. Mon regard n’a changé que dans la mesure où je l’admire encore beaucoup plus qu’avant. Ce fut une jeune fille d’un courage extraordinaire qui, malgré la période très sombre qu’elle a dû traverser, a voué toute son énergie à aider les autres du mieux qu’elle le pouvait, sans jamais laisser personne lui voler ses rêves.

11- J.D. En vous remerciant, comment définiriez –vous la « Guerre d’Audrey » ?

S.R. « La Guerre d’Audrey » est un roman graphique qui devrait beaucoup plaire aux lecteurs de « La Bibliothécaire d’Auschwitz ». L’album ne se contente pas de montrer une autre facette du conflit ; il se concentre sur les conséquences de la guerre sur les civils, c’est-à-dire ce que la majorité d’entre nous serions. J’espère que cette lecture aidera à mieux appréhender les souffrances et les privations endurées en temps de guerre, même loin du front. S’il est facile d’imaginer la dureté de ces événements, les vivre à travers le regard d’Audrey doit nous inciter à rejeter encore plus fermement la guerre et à œuvrer, quoi qu’il arrive, pour la paix.

Propos rapporté par Jean Davy, le 22 septembre 2026 pour clicinfospectacles.fr