Pour son livre LA SORCIERE QUI A CHANGE LE MONDE
1- J.D. Jean-Yves Le Naour, bonjour et bienvenue sur Clicinfospectacles.fr, tout d’abord pouvez-vous présenter à nos lecteurs ?
J.Y. L N. Je suis historien, j’écris donc des livres d’histoire mais aussi des scénarios de films documentaires pour la télévision (une quarantaine à ce jour) et des scénarios de BD historiques (une trentaine). Ce que je cherche c’est diffuser le savoir le plus largement y compris sous la forme du divertissement, car la BD, même historique, consiste d’abord à raconter une histoire.
2- J.D. Vous venez de publier aux éditions Grand Angle « La sorcière qui a changé le monde » consacré à la première ministre britannique Margaret Thatcher, qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce personnage ?
J.Y.L.N. Ce titre est peu flatteur en effet mais il correspond à une réalité. Quand elle meurt en 2013, le titre qui se place à la 2e place des téléchargements en Grande-Bretagne est « Ding, dong, The witch is dead » (La sorcière est morte), une chanson extraite du Magicien d’Oz. Voilà donc bien ce que représente Thatcher, à la fois la femme qui a révolutionné l’ordre économique mondial, et en même temps une femme détestée et haïe. Si les profits croissent et si l’ère de la financiarisation de l’économie s’ouvre avec elle, c’est au prix de l’envolée des inégalités. Elle les assumait ! Elle disait : « Let them grow ! » (Laissez-les grandir)
4- J.D. De quelle manière a-t-elle changé le monde ? Et cette transformation est elle encore d’actualité ?
J.Y.L.N. Le thatchérisme n’est pas mort avec Thatcher. Nous sommes même en plein dedans. N’avez-vous pas entendu notre président justifier la baisse des impôts des plus riches et notamment l’abandon de l’ISF au nom du « ruissellement » ? Ne l’avez-vous pas entendu se plaindre des dépenses sociales qui coûtent un « pognon de dingue » ? Le mal est désigné : le code du travail, trop complexe, les normes, trop nombreuses, les services publics, freins intolérables à la concurrence, etc, etc… Ce discours n’est pas nouveau, il s’est imposé dans les années 1980 et c’est Thatcher qui en a été le porte-voix.
5-J.D. Quel regard portiez-vous sur elle avant ?
J.Y.L.N. Tout dépend de quel avant on parle. J’avais 7 ans à son accès au pouvoir en 1979 mais 18 à son départ forcé en1990. Ma vision n’était peut-être pas très éclairée mais reflétait ce que les médias français disaient de Thatcher. Et ils n’en disaient pas du bien. Il faut dire qu’elle n’aimait ni la France ni l’Europe ! Sa brutalité politique, notamment la répression de la grève des mineurs de 1984-1985, effrayait en France où les admirateurs de la dame de fer ont toujours été très minoritaires. Imaginez, en pleine grève, elle supprime la cantine aux enfants des grévistes pour mieux les faire souffrir. Incroyable ce degré de méchanceté ! De ce que je me souviens, c’est la peinture de cette brutalité qui dominait dans les médias français. Et je me suis aperçu en travaillant sur elle que c’était un fait. Mais il y avait autre chose, sans quoi elle n’aurait pas été réélue en 1983 et 1987 à la tête du pays.
6- J.D. Historiquement comment avez-vous travaillé le scénario ? Tout est vrai ?
J.Y.L.N. Je me suis plongé dans la très abondante bibliographie concernant Thatcher et le thatchérisme, ainsi que dans les archives télévisées. Tout est vrai dans le fond, mais pas dans la forme car une BD n’est pas un cours d’histoire, elle raconte une histoire, celle d’une femme qui devient premier ministre, avec sa personnalité, ses certitudes et ses failles. Je voulais faire un biopic décapant, dire la vérité du personnage et de sa politique, derrière le vernis des éléments de langage et de la communication, car nous entrons de plain pied dans l’ère de la communication avec elle. Je résume donc parfois sa pensée pour en dire sa vérité. Un exemple : quand Bobby Sands et d’autres prisonniers politiques irlandais entament une grève de la faim pour avoir simplement le droit de porter leurs vêtements civils, je lui fais dire : « Qu’ils crèvent ! » En fait, elle a dit que s’ils voulaient se donner eux même la mort, elle n’y était pas hostile. Ma formule est plus directe et plus franche, et ne viole en rien la pensée profonde de Thatcher. Toutes les scènes, en revanche ont réellement eu lieu, même celle où Samba, le chien de Giscard, s’empare du sac de Thatcher à l’Elysée !
7-J.D. Vous tirez d’elle un portrait de quelqu’un de malhonnête, d’hypocrite, de menteuse, était-ce l’époque qui favorisait cela ? Ou sa condition de femme qui évoluait dans un monde d’hommes ?
J.Y.L.N. Oh, non ! Je ne dirai pas cela. Sans doute dissimule-t-elle sa politique au début car elle n’a pas totalement le contrôle du parti conservateur et l’opinion se révolterait si elle appliquait aussitôt au pays une thérapie de choc. Comme elle le dira aux journalistes, quand vous conduisez une voiture il faut décélérer avant de changer de direction. Je dirai que c’est une question de stratégie et non de mensonge et d’hypocrisie… car sur le fond, ses idées sont toujours les mêmes. C’est surtout à partir de sa réélection en 1983 qu’elle entre dans le dur avec la privation généralisée des entreprises publiques. C’est l’ère du miracle boursier où l’on peut s’enrichir en dormant. Sur la question de sa féminité, c’est tout à fait particulier : elle en fait état pour gagner des voix – « C’est le coq qui chante mais c’est la poule qui pond » dit-elle – mais elle est antiféministe et il n’y a aucune femme dans son premier gouvernement. C’est vrai que son ascension n’a pas été si facile avec un double handicap dans le parti conservateur peuplé d’« Oxbridge » : une femme, et une femme issue d’un milieu modeste !
8-J.D. Et malgré toutes les critiques qu’elle a dû essuyer elle a aussi servi d’inspiration pour de nombreux artistes ? Comment l’expliquez-vous ?
J.Y.L.N. Justement, parce qu’elle a incarné une politique ! Et brutalement ! Ce n’est pas pour rien qu’elle a été surnommée la « dame de fer ». Avec elle, pas de compromis. Ce moment de la révolution néo-libérale, qui est aussi un moment d’affrontement, a nourri et inspiré la scène britannique punk et rock. Thatcher était le repoussoir, l’épouvantail de la société nouvelle. Et c’est pourquoi la colorisation de l’album est elle-même un peu punk. Il fallait rendre hommage à l’esthétique des années 1980. Mais, l’inspiration a dépassé les frontières de la Grande-Bretagne, pensons à Miss Maggie de Renaud ou Iron Hand de Dire Straits.
9- J.D. Vous utilisez un ton volontairement comique, presque léger, et pourtant ce n’est pas toujours très gai, était-ce une évidence dès le début ? Et Pourquoi ?
J.Y.L.N. J’avais expérimenté ce ton avec un album précédent consacré à Ronald Reagan. Je pense que l’on peut tout faire passer avec l’humour et ainsi éviter le travers d’un pensum. Si vous dites : c’est un livre sur la révolution néo-libérale, vous allez faire fuir les lecteurs. Si vous dites, c’est un livre plein d’humour qui raconte une histoire vraie, vous allez intéresser plus facilement. Alors, oui, il faut accepter une dose de caricature car la caricature c’est l’accentuation d’un trait physique ou d’un trait discursif. C’est ce petit mensonge qui sert la vérité en exposant clairement l’enjeu.
10- J.D. Selon vous sera-t-elle un jour réhabilitée ?
J.Y.L.N. Oh, mais elle est aussi un modèle. Regardez l’actuelle Première ministre du Japon, Sanae Takaichi : elle se revendique ouvertement de Thatcher. Et Valérie Pécresse à la présidentielle de 2022 ne se présentait-elle pas comme « la dame du faire », allusion directe à Thatcher. Nous ne sommes donc pas sorti du thatchérisme. En tant que scénariste historien, je ne cherche ni à dégommer ni à réhabiliter mais à expliquer. Utiliser le passé pour faire comprendre notre époque.
11- J.D. En vous remerciant, maintenant votre regard sur Margaret Thatcher a-t-il changé ? Et comment ?
J.Y.L.N. Mon regard n’a pas vraiment changé, il s’est affiné. Il y a toujours en nous la question conflictuelle du citoyen et de l’historien, le premier s’engage, le second cherche à comprendre. C’est au lecteur de juger.